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28/10/2010


À la découverte de la rue Grant et de ses environs
(Esquisses de San Francisco)

      « Avant le 11 septembre, il y avait plus de travail, et davantage de touristes, se souvient la réceptionniste du Fitzgerald Hôtel, où je loge. Le prix des chambres a baissé de moitié. Nous ne travaillons plus que cinq jours, suivis de deux jours de congé, cinco días de trabajo y dos días off. » La chambre qui m'a été attribuée coûtait jadis cent quarante dollars par jour alors que l'obscure organisation non-gouvernementale versée dans le mécénat, qui l'a louée en mon nom, ne paie maintenant que soixante-cinq dollars. Elisa vit depuis deux ans à San Francisco, avec son frère. Elle n'a pas la nostalgie de son pays natal, le Salvador, il lui arrive juste parfois d'avoir envie de se baigner dans l'océan (como un pescado). La nourriture d'ici ne lui plaît guère, les restaurants mexicains sont un succédané correct, mais qu'on ne saurait louer. Elle a un appartement en bas, près de Castro, à la Mission. Elle n'a pas envie d'aller vivre à L. A. : les salaires y sont moins élevés, mais les loyers moins chers, presque bon marché, alors qu'ici, on gagne davantage, mais cela coûte la peau des fesses de se loger. Elle ne songe pas à se marier, étant donné qu'en couple, on ne saurait mettre de l'argent de côté. Elle envisage de faire un voyage organisé en Grèce. Elle a un permis de travail, mais n'a pas encore obtenu la nationalité américaine, tant convoitée. « La chaleur me convient mieux, à San Francisco, le temps est toujours frais, brumeux. Alors qu'à Santa Cruz [oui, elle était de Santa Cruz, il me semble], on peut se baigner. Sauf que c'est dangereux, à cause des requins. »

      Que l'espace se grave dans mes muscles, qu'il fatigue mon corps, qu'il l'épuise. Consigner les rues dans mes jambes, dans mes pommettes, dans mon organisme, dans ma chair. Tandis que je cherchais le chemin du pont rouge, tant de fois photographié, qui mène, entre autres, à un lieu au nom exaltant de Tiburon (Requin), j'ai éprouvé une impression de déjà-vu, à quelques pas du carrefour de la 25e rue et de Lake Street. Pour être plus précis, j'ai fait l'expérience d'un état psychique bizarre, qui a duré quelques nanosecondes, en face du numéro 190 de la 25e rue. Il m'a semblé avoir déjà vu en rêve ce coteau en pente douce, qui s'étend de Lake Street à El Camino del mar. Et j'allais bientôt m'y perdre. Il me faudrait plus d'une heure pour gagner la côte du Pacifique, où un seul et unique surfeur fendait les flots de sa planche, sous le regard d'un vieux nudiste. On était à la mi-novembre. Ce matin-là, je m'étais levé tôt et j'avais suivi l'itinéraire suivant : de l'hôtel Post Street, jusqu'à Haight Ashbury, en passant par le parc de Golden Gate et le pont du même nom, puis j'avais longé la côte jusqu'à Ghirardelli Square, où j'avais bu un chocolat chaud et discuté avec une fille, employée dans un magasin où l'on vendait des lunettes de soleil. Personne n'était entré de toute la demi-heure où nous avions conversé, tous les deux en mauvais anglais, moi avec des erreurs de prononciation trahissant mes origines est-européennes, elle avec des consonnes et des voyelles trop sonores et distinctes, et un « r » palatal hautain, si bien que j'ai supposé qu'elle venait d'un pays latino-américain. Nous nous reverrions une fois encore, tout à fait par hasard, à Castro, le quartier des gays et des lesbiennes, où elle travaillait également, dans un autre magasin de lunettes. C'était là mon premier jour à San Francisco. Je n'en pouvais plus d'avoir tant marché. Pour retrouver un peu d'énergie, j'ai avalé deux comprimés d'un complexe multivitaminé, que j'ai fait descendre avec du jus de fruit en briquette. Cela suffirait à me remettre en forme pour le lendemain, quand je retrouverais cette fille dans le fameux quartier gay. Elle aurait alors envers moi une attitude réservée, pensant sans doute que je la harcelais.
       Je prendrais mon deuxième petit déjeuner, là encore par hasard, avec Serge Martinez, un Parisien ingénieur en mécanique. « Je peux comprendre qu'on se laisse sombrer jusqu'à devenir clochard », me dit-il tandis que nous déambulions dans le quartier de Tenderloin, le territoire des sans-abri, tout proche de Post Street, où s'alignent les hôtels de luxe. Nous nous sommes arrêtés, en cette matinée fraîche et ensoleillée, et le Français cinquantenaire a contemplé un groupe de Noirs qui se disputaient en élevant le ton et en se bousculant, comme prêts à se bagarrer. « C'est le saxophoniste dont je t'ai parlé », me dit Serge en me montrant l'un d'eux du doigt. « Il a vécu en France, il parle français et il a tourné avec d'excellents groupes. Quand le dernier s'est séparé, il est rentré en Amérique et il s'est clochardisé. Je comprends ça. Lorsque j'ai perdu mon travail, je suis tombé en dépression. Je n'ai pas réussi à trouver un nouveau job et mes relations avec mes amis en ont souffert. Non, ils ne me méprisaient pas parce que je passais mes journées à ne rien faire. Au contraire, ils étaient très gentils avec moi, mais je me sentais bon à rien, à tel point que j'ai fini par ne plus oser aborder les femmes. J'ai cessé de me lever à une heure normale, et cela m'était bien égal de ne pas me raser, de garder les cheveux longs, de ne pas me coiffer ni même me laver, tout comme ces types de Tenderloin. Puis un ami ou, plutôt, une connaissance m'a appelé pour me demander si un boulot qu'on lui avait proposé mais qui n'était pas dans ses cordes pouvait m'intéresser. Pour moi, cela tombait à pic et j'ai accepté. Cela dure depuis quelques mois seulement. Néanmoins, durant cette brève période où j'ai dû bosser, j'ai retrouvé la force de m'occuper à nouveau de moi. Ce boulot, je le fais depuis... combien déjà ? [Il compte sur ses doigts.] Un, deux, trois, quatre, cinq, sept mois... Avant cela, je picolais beaucoup, vraiment beaucoup... » Nous pressons le pas tandis que nous longeons le quartier de la finance, dans l'ombre épaisse des immeubles de bureaux, et nous nous dirigeons vers l'esplanade de l'Union Square. Dans cette ville de 700 000 habitants, il n'est pas facile, tout comme en France ou en Bosnie, de trouver un endroit agréable où méditer tout en sirotant un café. Devant deux express (le mien avec a splash of milk), nous parlons de la langue qu'il nous a fallu apprendre, de l'Allemagne, de la Forêt-Noire. Je jette de temps en temps un coup d'oeil ébahi sur les toiles sous verre, exposées ici pour être vendues, et sur les palmiers qui ornent la place, qui n'étaient pas là dans le film de Coppola The Conversation, en partie tourné en cet endroit où nous nous prélassons tous les deux. Serge est excédé de constater que certains mots disparaissent de la langue française. « Essuyez-vous, me dit-il, interrompant son exposé, vous avez quelque chose sur le nez. » La mousse du café. Il s'étonne de ce qu'un étudiant en lettres ait affiché son ignorance dans un jeu à la télé. Il ne savait pas ce que voulait dire goguenard*. Sous l'influence de l'anglais, certains termes apparaissent de plus en plus désuets*, voire obsolètes*. Ils cèdent la place à des mots à usage multiple, du genre cool. Il a visité Guatemala-City. « C'est une ville dangereuse. Je n'y ai passé qu'une seule journée. Elle m'a fait penser aux bazars orientaux, bien que je n'aie jamais mis les pieds en Orient. Mais c'est ainsi que je les imagine. Les indigènes du Chiapas ont plus de dignité que la plupart de leurs congénères de Mexico-City, où la misère, omniprésente et nauséabonde, vous tend la main dans chaque quartier... » Il ne considère pas Michel Houellebecq comme un grand écrivain, ni un brillant styliste, ce genre de littérature n'est pas sa tasse de thé. Arborant une barbe de deux ou trois jours, mon compagnon - il occupait la chambre 307, à deux portes de la mienne - s'est engouffré, aujourd'hui à midi, dans le shuttle, la navette* qui allait le conduire à l'aéroport. Après avoir rendu visite à ses amis américains, erré plusieurs jours dans la ville et assisté à un concert des Rolling Stones, il a pris un vol direct pour Paris, sur United Airlines, compagnie bien connue pour ses crashes.

* * *

       Huit teenagers font de la breakdance dans Market Street : il y a parmi eux trois Hispaniques, un Afro-Américain, un Blanc... Un pâté de maisons plus loin, un musicien de rue frappe frénétiquement sur des seaux en plastique, d'étranges objets métalliques, des poubelles, le trottoir et les sacs de ceux qui se sont arrêtés pour l'écouter. Il joue également avec des baguettes enflammées, crache le feu, l'éteint puis le rallume, sans se départir de son sourire. Un type ressemblant un peu à Jimi Hendrix gratte les cordes de sa guitare électrique pour aider le batteur, qui déclare avoir besoin de se rendre à New York et demande aux badauds de l'aider à financer ce voyage. Toujours dans Market Street : un stepper danse, son large pantalon de velours virevoltant autour de ses jambes, torse nu sous sa veste. Dans le quartier chinois, un vieillard improvise sur son saxophone. Quelques pas plus loin, un flûtiste se contorsionne, jouant de petits morceaux allègres en observant du coin de l'œil les passants, dont il attend une aumône. Les déshérités de Tenderloin agitent des boîtes de conserves, le plus souvent vides, dans l'espoir d'y entendre tomber, dans un bruissement ou avec un cliquetis, un billet ou une pièce. Lorsqu'ils auront récolté assez d'argent, ils se réfugieront dans leur quartier puant, où, selon Serge Martinez, aucune nuit ne se passe sans qu'il y ait un mort ou un blessé.

* * *

      Un freak de petite taille, la trentaine bien sonnée, arborant barbe et cheveux longs, vêtu d'un sweater et d'un pantalon noirs, va de restaurant en restaurant, de café en café, s'arrêtant également devant les couples de promeneurs. Il propose trois roses jaune carmin, que l'on pourrait confondre, dans la pénombre du crépuscule, avec des dahlias. Il s'arrête brusquement, fait volte-face, réfléchit à la direction qu'il va prendre, se demande dans quel café entrer, à quel passant se cramponner pour lui fourguer ces fleurs dont les pétales commencent déjà à se dessécher sur les bords.

* * *

      Je suis monté à Haight Ashbury, l'ancien centre de la culture hippie, point de rencontre des poètes de la beat génération et des baby-boomers, enfants gâtés qui se gavaient de substances psychédéliques et croyaient au pouvoir magique du mot « amour ». Un mendiant de mon âge, au visage cramoisi et coiffé d'un bonnet de laine verte, engage la conversation avec moi. A l'âge de seize ans, il a fauché la voiture de son vieux et s'est enfui de chez lui. Le père a porté plainte et le fils a été condamné à un an de détention dans un centre pour mineurs. Après avoir purgé sa peine, il a choisi de vivre dans la rue. Il y est depuis une dizaine d'années, sans autre bien que son sac à dos et ce qu'on veut bien lui donner. Il dort dans un parc, l'été à San Francisco, l'hiver à San Diego, car le climat y est plus clément. Il y admire les maisons victoriennes peintes en couleurs psychédéliques. Il me conseille d'aller voir sans faute celle de Jerry Garcia, qui est violette. Un jeune homme, qui apporte à mon interlocuteur une part de lasagnes dans une boîte en polystyrène, me précise où elle se trouve. Blessings, blessings ! le remercie le mendiant au visage d'un rouge malsain. Ah, s'il pouvait seulement foutre le camp en Amérique du Sud... Il n'y a plus de hippies à Haight, rien que des punks, des glitter punks, des punks à paillettes. Je veux m'éloigner, mais je sens comme un rappel à l'ordre et je sors de ma poche quatre pièces de vingt-cinq cents, que je glisse dans sa main. Blessings, blessings!
       J'ai arpenté toute la rue Grant, qui traverse la Chine et l'Italie. J'y ai entendu du blues, j'ai jeté un coup d'œil dans la librairie de Ferlinghetti, j'y ai vu les banderoles d'une manifestation. Lorsque je suis entré dans un pub, c'était l'happy hour, et j'ai eu droit à une bière gratuite. Un peu après minuit, j'en ai pris une autre à la San Francisco Brewing Company, brasserie que m'avait recommandée la fille qui vendait des lunettes. J'ai appris du barman qu'elle existait depuis soixante-dix ans, ce qui est énorme ici. « Jadis, a-t-il ajouté, les tenanciers n'avaient pas le droit de produire leur propre bière, c'était la belle époque de la Budweiser. » Cela me fait du bien d'humecter mon gosier avec ce breuvage amer en écoutant pérorer un Mexicain, également accoudé au bar. Il s'y connaît à merveille en cuisine non seulement mexicaine, mais aussi argentine, américaine, espagnole, italienne, bien sûr, ainsi que française, avec tous ses trucs et ses pièges. Il travaille de dix heures du matin à dix heures du soir, partageant son temps entre une brasserie, où il est chef assisté de deux commis, et un restaurant italien. Il ressort de ses propos qu'il ne dort jamais, hormis s'il somnole en cuisinant. Il s'est initié à l'art culinaire alors qu'il vivait encore à Hidalgo. Cela fait à peine une année qu'il est arrivé en Californie. Il a la quarantaine, gagne trois mille dollars par mois, dont il envoie une partie à sa femme et à ses enfants, restés au Mexique. Il habite avec trois de ses compatriotes dans un appartement non loin de l'hôtel Civic Center. Il est satisfait de sa situation, oui, plutôt. Il n'a pas envie d'apprendre la langue des gringos, il lui suffit de connaître le vocabulaire anglais de la gastronomie afin de pouvoir déchiffrer les recettes, il n'a pas besoin de plus. Les restaurateurs russes sont les plus riches, mais les Italiens et les Chinois paient mieux. Ses racines remontent au peuple des Indiens nahuas. Mais ses aïeux se sont détournés de leurs congénères, ils se sont espagnolisés et le voici maintenant en Amérique. « Après tout, pourquoi pas ? » s'exclame-t-il en éclatant d'un rire qui secoue sa grosse tête ronde de Mexicain. Salud ! me dit-il et nous trinquons. Il aimerait bien boire encore avec moi, il n'est qu'une heure du matin, mais l'happy hour est passée et j'ai envie de rentrer. Les bus ne circulent plus, aussi je remonte la rue Grant, à travers China Town. Je passe sous un portique de style pagode, décoré d'un dragon sculpté, pour rejoindre la Post Street. Les sans-abri se sont réfugiés dans leurs niches, à savoir les entrées des boutiques de haute couture, fermées à cette heure. En voici un, deux, trois, recroquevillés devant celle d'Armani. « Tout ceci était jadis à nous. » Dans ma tête résonnent les paroles de Fidel Castro, car tel était le nom de mon interlocuteur de tout à l'heure, le Mexicain de l'avenue Columbus. « Tout ceci était à nous : la Californie et le Nevada, l'Arizona, la Floride ainsi que le Texas. »
       L'avant-dernier jour, au coin de la rue Powell, qui part de la place centrale, j'ai entendu le roucoulement syncopé, chaleureux et débridé, du saxophone soprano du vieux Raul, âgé de soixante-trois ans. Le jour de mon arrivée dans cette ville californienne, j'avais entendu au même endroit, mais de l'autre côté de la rue, deux femmes s'injuriant de bon cœur, avec un fort accent de la Krajina, dans la fraîcheur du soir. Le Latino décharné, coiffé d'une casquette en cuir noir et arborant une balafre verticale sur chacune de ses joues émaciées, sautille d'un pied sur l'autre en jouant ; il tourne sur lui-même et se rejette convulsivement en arrière tandis qu'il souffle les notes imprévisibles d'un air de jazz multicolore à la figure d'un enfant blond dans un landau que pousse une femme souriante et quelque peu perplexe. Il arrive à ramasser trente dollars en une heure, ou quinze pour le moins, quand la chance n'est pas avec lui. Il jouera encore une dizaine de minutes, puis il filera vers le palais des sports, pour être là à la sortie du match. Là-bas, c'est cent cinquante dollars qu'il gagnera en une heure. J'essaie de le convaincre de me jouer Song for my father, en hommage au bar de Sarajevo dont j'étais un des piliers dans les années d'après-guerre. Tout d'abord, il n'arrive pas à se souvenir de cet air, puis il me chantonne le refrain et finit par me jouer le morceau tout entier, avec de nombreuses pauses et de joyeuses aberrations.
       Raul fait partie d'un groupe sans nom. « Pour jouer du jazz, dit-il, il faut souffrir, être seul et foutu, on ne saurait le faire avec sa vieille épouse à ses côtés. Le jazz, c'est lourd, très lourd [il lève sa main à hauteur de ses yeux], le jazz, c'est le summum, alors que le rock, c'est léger. Pour jouer du jazz, il faut... [il se frappe la poitrine] en avoir ici. » Il va s'acheter un nouveau saxophone. Et, contemplant son instrument dans l'étui qu'il va refermer, il ajoute gaiement : She's old.

Nihad Hasanović


Traduit du bosnien par Mireille Robin

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* En français dans le texte.

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