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BH. DANI/LE COURRIER DE LA BOSNIE-HERZEGOVINE : Nihad Hasanović, et ce que la guerre peut faire à un être humain
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Il faut persister à souligner le fait que Nihad Hasanović a écrit l'un des romans les plus rafraîchissants et les plus originaux de ces dernières années, dans l'espace post-yougoslave.
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LA VIE APRÈS LE SOUTERRAIN


par Dinko Kreho


[Texte diffusé sur la Troisième chaîne de la Radio publique croate (HR 3) le 17/03/2014 et publié sur le site web booksa.hr le 07/04/2014]


Ne soyons pas leurrés par le fait que le second roman de Nihad Hasanović est publié dans une collection intitulée Littérature bosnienne contemporaine. En effet, le roman L'Homme du sous-sol [Čovjek iz podruma] se démarque considérablement, de par le sujet traité et son élaboration, de ce qui nous vient à l'esprit quand nous pensons à la "littérature bosnienne". Il s'agit d'un thriller avec des éléments prononcés de cyberpunk, qui se déroule dans une semblable mesure aux États-Unis, dans la Bosnie-Herzégovine des accords de Dayton, mais aussi dans les territoires internet.


Dans son essai-charnière La narration en Bosnie du début du XXème au début du XXIème siècle, qui est en fait un compte-rendu d'une anthologie de nouvelles bosniennes contemporaines, Mirnes Sokolović examine, d'un point de vue critique, les mécanismes académiques produisant de l'identité bosnienne dans le domaine littéraire et, en premier lieu, dans celui de la prose. L'obsession de l'histoire à raconter, le fatalisme historique et la mélancolie, le scepticisme sur les possibilités de progrès social, la tentative d'explorer des constantes soi-disant transhistoriques qui déterminent le sol et les gens bosniens - ne sont que quelques-unes des marques de fabrique faisant partie du canon de la "littérature bosnienne". Tout cela, nous pouvons le dire plus simplement. Quand apparaît un livre de prose qu'il n'est pas facile de rattacher, d'un seul souffle, aux ouvrages de Selimović, Andrić, Kovač ou Jergović, les chances qu'il acquière une reconnaissance critique sérieuse sont beaucoup plus minces - peu importe son mérite. Nous croisons les doigts pour que ce ne soit pas le cas avec L'Homme du sous-sol.


Ces quelques quinze dernières années Hasanović est présent dans la sphère publique culturelle en tant que prosateur, dramaturge, essayiste et traducteur. Épais de plus de cinq cents pages, L'Homme du sous-sol vient après son début romanesque À propos de barbecue et divers troubles [O roštilju i raznim smetnjama]. Le premier roman de Hasanović thématise le sort de la génération qui était suffisamment âgée pour combattre dans la guerre en Bosnie-Herzégovine et qui était tout juste assez jeune pour que la guerre elle-même marquât, de manière déterminante, leur jeunesse et leur maturité. La manière dont ce roman touche au traumatisme générationnel ne pourrait pas être désignée sans réserve comme "réaliste" : c'est un texte à l'atmosphère somnambule et déréalisant, où des spectres du passé font irruption dans les vies des protagonistes à l'instar des forces provenant d'un autre palier ontologique. Dans L'Homme du sous-sol, l'auteur reprend en grande partie cette manière d'écrire, tout en développant un tissage de thèmes et de motifs dans des directions et formes complètement nouvelles.


Le personnage central du roman est Rejhana, étudiante en guitare classique aux États-Unis qui revient à Bihać, sa ville natale, après que son frère Nedžad a soudainement tenté de se suicider. Rejhana n'est pas assez vieille pour que la guerre des années quatre-vingt-dix marque fatalement son passage à l'âge adulte, mais cela ne signifie pas que ses propres revenants ne la hantent pas. Elle est poursuivie par l'ombre de son père, soldat qui a trouvé la mort dans les années quatre-vingt-dix dans de bien mystérieuses circonstances. Bien que toute la famille tâche de passer outre les questions non résolues, Rejhana ne veut pas se résigner à un tel choix.


Les choses se renversent brusquement quand, un jour, commencent à lui affluer des e-mails écrits de manière chaotique, de difficile abord, où un expéditeur inconnu offre des réponses à toutes les questions qui la tourmentent. En revanche, cette entité inconnue - le lecteur est amené à certains moments à se demander s'il s'agit réellement d'un être humain - lui demande d'exécuter des tâches bizarres. Il incombe ainsi à Rejhana de ramasser des objets apparemment sans lien entre eux, disséminés dans la ville et aux alentours, qui sont censés contenir des indices et des morceaux de la solution. Voici le résumé de la ligne narrative la plus élaborée, mais certainement pas la seule du roman de Hasanović. Cependant, eu égard à la structure complexe de L'Homme du sous-sol, il serait difficile de dévoiler plus que ce qui est exposé jusqu'à présent sans faire un pas dans le territoire des spoilers.


Hasanović a créé avec succès un amalgame entre une ambiance irréelle, rêveuse, qui fait penser à son premier roman, et une tension continue de thriller. De plus, les pages de L'Homme du sous-sol sont peuplées de personnages qui sont parmi les plus mémorables de la littérature écrite dans cette langue (ces langues) au cours des dernières années. Au début Hasanović dessine ses personnages sommairement, en les laissant se former progressivement devant nos yeux à travers leurs interactions mutuelles. Šemsa, mère de Rejhana cache, derrière la façade d'une personne rassise et attentionnée, un état de dépression latente avec des excès hystériques temporaires. Lou, ami de l'héroïne et serveur saisonnier sur des bateaux de croisière dans les Caraïbes, traverse une étape traumatisante de la dissolution de son mariage. Son auto-thérapie consiste à pratiquer le rêve lucide ainsi qu'à peindre des sujets prétentieux au goût de "choc des civilisations". Celui qu'ils connaissent est Toni DJ, jeune homme aux ambitions d'artiste conceptuel, qui aime à présenter ses performances excentriques relevées de hip hop et à philosopher sur la nature et les humains.


Est également présente toute une gamme de personnages marginaux et épisodiques marquants, parmi lesquels se distingue notamment le bienveillant suisse Karl, mari de la meilleure amie de Rejhana. En visite à Bihać, celui-ci veut, avec un bel optimisme, se socialiser avec des gars locaux. N'oublions pas non plus un des oncles de Rejhana, nommé Sulejman qui est une caricature de penseur "du coin" et de spécialiste je-sais-tout. Sulejman, comme on peut le lire dans un passage, "bougonne une idée lugubre et fataliste à la Andrić, Selimović, et les phares de voiture s'éteignent tout de suite, on ne voit plus la route." La référence aux écrivains Andrić et Selimović peut aussi être interprétée comme un commentaire métalittéraire : ce serait donc une pique humoristique envoyée au genre d'écriture dont l'auteur lui-même veut s'émanciper.


L'Homme du sous-sol est écrit dans un style sec et "blanc" - mais c'est avec cohérence et de façon planifiée qu'il est rendu tel. Les phrases, pour la plupart courtes et bien pesées, révèlent un auteur expérimenté et sûr de sa main. Cette narration dépouillée correspond avec la position d'un narrateur qui place de la distance entre lui et les événements qu'il rapporte, presque mécaniquement, sans chercher à charmer le lecteur et à le convaincre d'être en rapport étroit avec lui. Ce n'est que par quelques remarques apparemment accessoires (à savoir, la description ci-dessus du personnage de Sulejman) que le narrateur nous suggère que son attitude n'est peut-être pas si neutre qu'elle paraît. Se produit ça et là une hypertrophie légère de détails, ce qui signifie que le texte ne perdrait pas à être encore un peu raccourci et resserré. Pourtant, L'Homme du sous-sol ne devient nulle part un texte littéraire fatigant. Son atmosphère puissante et les interactions entre les personnages font que l'attention du lecteur ne sort pas des rails.


Même si les personnages et les thèmes avec lesquels il travaille sont marqués localement, les inclinations prédominantes de l'auteur sont d'envergure universelle. L'ambition d'explorer, avec des moyens romanesques, les configurations globales de la civilisation contemporaine et les manières dont celles-ci résonnent dans la conscience d'un individu rappelle nettement Michel Houellebecq. Les deux écrivains sont, à cet égard, extrêmement focalisés sur le corps, sur les effets d'une aliénation radicale qui influent sur la corporalité même des êtres humains. Chez les deux se retrouve également un intérêt prononcé pour la place de la technologie dans nos vies actuelles. Le monde que Hasanović établit est, à première vue, encore plus froid que ceux peuplés par les protagonistes de Houellebecq. Alors que, chez Houellebecq, l'intimité interpersonnelle se montre comme un refuge contre la destructivité de la civilisation de nos jours - des relations superficielles et le sexe robotique dans lequel s'engagent les protagonistes de L'Homme du sous-sol ne promettent pas, semble-t-il, une telle compensation.


Or, un regard plus approfondi sur l'ensemble nous dévoile que c'est plutôt à l'inverse que les choses se passent. Car, l'essence du regard que Houellebecq porte sur la contemporanéité est d'un pessimisme culturel tenace, enduit de stéréotypes racistes sur l'Ouest, l'Est, l'islam et la modernité ; le refuge contre cette apocalypse quotidienne, ce sont des liens affectifs fragiles et des relations entre des individus aliénés. Chez Hasanović, par ailleurs, est aussi indiquée la possibilité de recourir à d'autres formes de sociabilité. Il nous suggère que, au-delà de la rumination pessimiste sur l'aliénation et la dégénérescence de la société, il y a tout de même d'éventuelles alternatives. Pour éviter, à nouveau, d'en dévoiler davantage, nous n'allons mentionner que la scène finale de L'Homme du sous-sol. La sortie de Rejhana avec Nedžad et Lidija, petite amie de son frère, prend fin dans la "galerie souterraine" de Toni - la cave d'un logement en ruine converti en espace de divertissement. Sous l'influence de l'alcool, Rejhana fait un pas chancelant à la sortie de la "galerie", mais à un moment décisif elle s'accroche à Nedžad et à Lidija qui la soutiennent et la tirent à la surface. Ce final du roman indique, avec une vigueur de métaphore, la possibilité d'une vie en communauté : nous ne sommes pas nécessairement des individus atomisés dans un monde automatisé, ni des membres de la Nation, de la Race, de la Civilisation, du Sang, du Sol. Nous ne devons pas être condamnés à vivre dans nos propres sous-sols et souterrains.


Dans l'introduction, nous avons exprimé notre scepticisme quant à la valorisation critique adéquate de L'Homme du sous-sol. Si, par exemple, un juré de la sélection des romans de Bosnie-Herzégovine faisait participer ce roman à la course au prix littéraire Meša Selimović*, ce serait non seulement un démenti de notre pessimisme, mais aussi un précédent louable. En attendant, il faut persister à souligner le fait que Nihad Hasanović a écrit l'un des romans les plus rafraîchissants et les plus originaux de ces dernières années, dans l'espace post-yougoslave.




* Le prix littéraire régional le plus prestigieux, attribué au meilleur roman de l'année précédente écrit sur le territoire où la même langue, BCMS (bosnien-croate-monténégrin-serbe) est parlée, c'est-à-dire en Bosnie-Herzégovine, en Croatie, au Monténegro et en Serbie. La cérémonie de la remise du prix se déroule en été de chaque année dans la ville bosnienne de Tuzla.