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BH. DANI/LE COURRIER DE LA BOSNIE-HERZEGOVINE : Nihad Hasanović, et ce que la guerre peut faire à un être humain
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LETTRES D'AQUITAINE: Contre le cynisme
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J'ai écrit là beaucoup de poèmes, des sonnets et des vers libres, et aussi un récit où l'on suit un cadavre vivant au gré du courant d'une rivière, un cadavre qui commente ce qu'il voit, les gens aux fenêtres.
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CONTRE LE CYNISME

 


(Lettres d'Aquitaine, num. 78, janvier/fevrier/mars 2008. Propos recueillis par Sébastien Gazeau.)

Partenaire des Rencontres internationales des écritures de l'exil qui se déroulaient à la BPI du Centre Pompidou début décembre 2007, l'Arpel a invité l'écrivain Nihad Hasanović à prolonger son séjour. Pendant un mois, il a été accueilli en résidence rue de la Prévôté sans projet particulier sinon celui d'écrire et d'écrire encore.

Encore inconnu en France faute de livre publié, Nihad Hasanović conserve le privilège de se présenter lui-même et de donner le ton. Un pays, lieu de confrontations ethniques et de souffrances encore vives; un caractère dessiné pudiquement à grand renfort d'étoiles et, surtout, l'humour, l'ironie, la dérision, malgré tout. À défaut d'en connaître beaucoup plus, si ce n'est quelques courts extraits de prose traduits à l'occasion de sa venue en France, on a laissé au jeune écrivain le soin de se présenter en toute subjectivité. Au gré d'une conversation chaleureuse, Nihad Hasanović évoquera tour à tour sa langue maternelle, sa venue à l'écriture, ses influences et le rôle qu'il reconnaît à l'écrivain. Il sera aussi beaucoup question de son pays bien sûr, de son expérience de la guerre au sein de l'armée de Bosnie-Herzégovine et du monde d'aujourd'hui. Le tout dans un français impeccable et avec une infinie modestie.

Dans un court autoportrait, vous évoquez vos années de collège et vos premières rédactions dans votre « langue maternelle ». Pourriez-vous nous en dire plus sur ces guillemets?
On a toujours un problème pour nommer la langue qu'on parle. Avant la guerre en ex-Yougoslavie, il y avait une seule dénomination pour parler de la langue employée par les Serbes, les Croates, les Bosniaques, etc. : c'était le serbo-croate. Pendant et après la guerre, avec la désagrégation du pays, chaque nouvel État a ressuscité certaines dénominations ethniques ou nationales. Aujourd'hui, c'est toujours la même langue mais on lui donne plusieurs noms, selon qu'on appartient à telle ou telle ethnie. J'ai accepté ces distinctions, mais en réalité ça n'a pas beaucoup de sens pour moi. J'ai mis ces guillemets pour souligner l'absurdité de la situation. À un moment, il y a même eu des tentations pour créer une langue bosniaque avec des règles qui auraient été édictées par une institution nationale, mais ça n'a pas fonctionné. Je crois que la force et l'énergie de la langue sont beaucoup plus grandes que l'influence des politiciens et des médias.

Est-ce dans cet état d'esprit que vous écrivez, avec ce refus d'une langue codifiée, figée?
Jusqu'à l'âge de 17 ou 18 ans, les rédactions que j'écrivais à l'école n'étaient pas franchement brillantes. Puis j'ai eu la chance d'avoir un professeur de serbo-croate qui aimait se moquer des livres scolaires très marqués par la langue ampoulée du communisme finissant. Il ironisait aussi sur le statut du professeur possédant la science infuse... Tout ça m'a permis de ne plus sacraliser l'écriture. Je me souviens d'une rédaction, faite avec ses encouragements, sans point final, seulement des virgules, à la manière de Joyce. J'ai compris à ce moment-là que je ne devais pas me comporter comme un soldat quand j'écrivais, mais que j'avais le droit de m'exprimer selon mes envies, en toute liberté.

Mais quelques mois plus tard éclate la guerre dans votre pays...
Ce qui ne m'a pas du tout empêché de continuer à écrire ! Au contraire, j'ai passé ces trois années dans la ville de Bihać. Nous étions assiégés par les Serbes, avec des bombardements tous les jours. J'étais souvent enfermé dans une caserne. J'ai écrit là beaucoup de poèmes, des sonnets et des vers libres, et aussi un récit où l'on suit un « cadavre vivant » au gré du courant d'une rivière, un cadavre qui commente ce qu'il voit, les gens aux fenêtres. J'écrivais aussi une sorte de journal philosophique. Quelle que soit la forme utilisée, je refusais toute influence de la réalité cruelle dans mes textes.

La guerre n'a donc pas interrompu votre venue au métier d'écrivain?
Non, en effet. D'ailleurs, peu après, en 1996, paraît mon premier livre. Il s'agit d'un drame intitulé Lève haut ton flambeau, un exercice de style avec une pléthore d'extravagances verbales que peut-être je n'aurais pas dû publier ! Pendant plusieurs années, j'ai écrit beaucoup dans les revues littéraires qui étaient plus nombreuses et florissantes qu'aujourd'hui tout en suivant des études de langue et de littérature françaises à Sarajevo. Mon but n'était pas d'être professeur mais de connaître une langue pour pouvoir gagner ma vie (quelques jours comme traducteur auprès d'une équipe de journalistes étrangers me rapportent plus que les droits d'auteur d'un livre...). Mais surtout, j'étais alors profondément sous l'influence des écrivains français. Les poètes en premier lieu, et notamment Baudelaire, mais aussi les philosophes des Lumières dont les valeurs universalistes restent selon moi d'une grande actualité et méritent plus que jamais d'être défendues.

Hormis ce double intérêt pour la langue française, vos activités de traducteur ont-elles un effet sur votre propre écriture?
Je ne me sens pas traducteur. Je le fais pour remplir le vide financier! Parfois, c'est aussi comme une sorte de méditation. Traduire un bon texte détourne les pensées, oblige à se concentrer sur les mots et la pensée d'autrui. C'est quelque chose de vraiment relaxant, pour ne pas dire « thérapeutique », un terme que j'hésite à employer tellement il a été banalisé.

Et lorsque vous écrivez pour vous-même, existe-t-elle cette dimension « thérapeutique »?
Peut-être, mais alors sur le long terme parce que le travail se déroule dans ce cas sur plusieurs années. J'ai l'habitude d'écrire sans plan établi, d'un seul jet et dans plusieurs directions à la fois. C'est seulement plus tard que je construis un ensemble, que ce soit un roman, une nouvelle ou un essai. Dans ces moments, j'ai l'impression que les synapses de mon cerveau se connectent différemment. Je me sens parfois épuisé, mais d'une manière gaie. Comme le dit Cioran, un auteur que j'aime énormément [et que Nihad Hasanović a traduit en serbo-croate, ndlr], « quand j'écris quelque chose de bon, j'ai envie de siffler ».

Vous venez de parler de roman, de nouvelle, d'essai et tout à l'heure de poèmes... En plus de tous ces genres, vous pratiquez également l'écriture journalistique, notamment par le biais du Courrier des Balkans. Opérez-vous une distinction entre ces deux domaines?
Je me sens plutôt écrivain mais j'admire certains journalistes comme Ryszard Kapuściński, son style, sa manière de dresser des tableaux politiques du tiers-monde. En revanche, je n'aime pas trop être pressé par le temps, comme le sont les journalistes. Et puis, lorsque j'écris des articles, j'essaie toujours d'introduire une dimension littéraire. Dans une nouvelle, À la découverte de la rue Grant et de ses environs, écrite à la suite d'un voyage aux USA un an après le 11 septembre 2001, je propose une sorte d'investigation littéraire. Dans le climat de paranoïa qui régnait à l'époque, je dresse un panorama de personnages étonnants rencontrés à San Francisco. C'est une réponse aux nationalistes encombrés de conceptions identitaires, l'image d'une grande métropole, multiculturelle, constituée de gens dont on découvre, pour peu qu'on gratte un peu, qu'ils portent en eux tout un univers, toute une complexité.

C'est pour vous le rôle de l'écrivain, de montrer ce qui se cache ?
Oui, je crois. Sans vouloir le résumer, ni le simplifier, c'est ce que j'ai abordé dans le roman que je viens de terminer, À propos de barbecue et divers troubles [non encore publié, ndlr]. Découvrir dans les réactions d'individus une expérience politique collective qu'ils n'ont peut-être pas connue directement mais qui leur a été transmise malgré eux, sans qu'ils s'en aperçoivent. En Bosnie-Herzégovine par exemple, je pense que la guerre n'a pas du tout été dépassée alors que la jeune génération s'efforce déjà de l'oublier, de refouler ce traumatisme collectif. Mais ça revient d'une manière ou d'une autre, comme une maladie ou une réaction inexplicable. C'est ce croisement entre expérience intime et collective qui m'intéresse, dans la mesure où mon expérience n'est pas seulement celle de mon moi, mais aussi celle de mes parents, de mes amis, des gens que j'aime et de ceux que je n'aime pas !

Et malgré la gravité de sujets que vous pouvez aborder, il y a toujours la fantaisie, l'humour.
… et l'influence de la science-fiction. C'est une littérature qui me stimule beaucoup, bien qu'on n'en retrouve pas nécessairement la trace dans mes livres. De manière générale, les sciences sont une source moins d'inspiration que d'espoir pour moi. Elles me confirment que le progrès est un mot qui risque toujours d'être perverti mais qui peut et doit encore exister. Contre le cynisme.