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La guerre est une œuvre répugnante et je ne sais pas à quel point elle affecte vraiment l’homme et le transforme, ni dans quelle mesure elle a lieu uniquement parce que l’homme est tel qu’il est.
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Littérature en Bosnie : Nihad Hasanović, et ce que la guerre peut faire à un être humain

 


(BH DANI, le 27/03/2009. Propos recueillis par Edina Nurikić. Publié dans le Courrier de la Bosnie-Herzégovine le 5 mai 2009.)

Nihad Hasanović est né à Bihać (Nord-ouest de la Bosnie-Herzégovine) en 1974. À l’école secondaire, dit-il, « il n’était pas doué pour les compositions de langue maternelle. » Au début de la guerre, en 1992, il a servi dans l’armée bosniaque puis, en 2003, il a obtenu un diplôme de langue française et de littérature à la Faculté de philosophie de Sarajevo. En 1996, son premier livre, la pièce de théâtre Podigni visoko baklju (Lève haut ton flambeau), fut, selon ses propres termes, « un exercice de style avec quelques extravagances verbales ». Quatre ans plus tard, sa pièce Zaista ? (Vraiment ?), a été récompensée lors du concours organisé par le Ministère cantonal de la culture. En 2003, il publie également un recueil de prose d’humour noir Kad su narodi nestali (Lorsque les peuples disparaissaient).

Nihad Hasanović a expliqué dans une interview pour le blog Jasmin’s heart : « Plus d’une décennie après la fin de la guerre en Bosnie-Herzégovine, il semble que le processus sournois d’obscurcissement des évènements de la guerre de Bosnie-Herzégovine ait atteint son apogée ou bien qu’il soit entré dans une phase de maturité. Un voile flou et nébuleux recouvre ce que des millions de personnes ont éprouvé. Cela concerne surtout à l’interprétation politique de la guerre. Ce qui a eu lieu ici est interprété comme un conflit hobbesien [1] de tous contre tous, où des groupes ethniques ont fait la guerre l’un contre l’autre pour des raisons obscures et mystérieuses… »

Cet article poursuit : « [...] Si quelqu’un n’a pas de forte motivation pour écrire, qu’il ne le fait que pour s’amuser, il vaut mieux qu’il renonce à l’écriture (...). Mais si un écrivain ressent la nécessité de dire quelque chose, qu’il brûle de désir de se ruer sur son clavier d’ordinateur, et qu’il exprime ce besoin impérieux par une œuvre qui communique avec le lecteur, alors on peut dire qu’il a atteint son but ».

En ce qui concerne son roman, la critique croate a déjà remarqué qu’il s’agissait « d’un roman psychologique très fort, où nous apprendrons peu à peu, avec peur et horreur, ce que la guerre peut faire à un être humain, ce qu’elle peut vraiment lui faire ».


Un article de Večernji list note que « Nihad Hasanović, par un enchaînement dynamique de plans temporels et de perspectives narratives, et par un manuscrit qui varie de l’humour à l’épouvante, offre une prose saisissante sur les troubles post-traumatiques tant individuels, que de ceux de générations entières ». L’article souligne aussi qu’« une des ses particularités est de ne pas être politiquement correct, puisqu’il insiste sur tout ce qu’il faudrait mettre de côté au nom du soi-disant ’vivre-ensemble’ et de la normalisation ».

 

Le premier roman de Nihad Hasanović, A propos de barbecue et divers troubles (ou comment la guerre n’oublie pas ses élèves), vient de paraître aux éditions Algoritam. Ancien combattant de la guerre de Bosnie, l’écrivain évoque la guerre et sa mémoire, la tentation de l’oubli et les manipulations politiques, sans jamais se départir de l’arme souveraine de l’humour. Nihad Hasanović est aussi un collaborateur du Courrier de la Bosnie-Herzégovine. Entretien.

 

Dani : Qu’il soit le fruit de votre expérience personnelle, d’expériences rapportées ou de pure fiction, dans quelle mesure le roman A propos de barbecue et divers troubles parle-t-il de la guerre ?
Nihad Hasanović : Mon goût pour la littérature est d’abord lié à la lecture d’écrivains d’œuvres fantastiques : Márquez, Buzzati, Cortázar, les réalistes « magiques » d’Amérique du Sud et les Russes tels que Zamiatine et Harms. J’ai alors réfléchi à la puissance émotionnelle d’un livre. Il pourrait être comparé à la musique des Pixies : un mélange de rage, de jeux, et de chaleur. La guerre est une œuvre répugnante et je ne sais pas à quel point elle affecte vraiment l’homme et le transforme, ni dans quelle mesure elle a lieu uniquement parce que l’homme est tel qu’il est. Cette question plane sur presque tout mon roman. Je ne sais pas à quel point mes personnages - Selver, Šefik, Mirela – sont eux-mêmes fautifs et dans quelle mesure la guerre est responsable de leur situation.

Il est impossible d’ignorer l’impact de l’intime sur la politique. Richard Sennett dit que « l’intimité est un effort visant à résoudre le problème de l’opinion publique en niant son existence ». Il existe donc toujours le « danger » que l’homme reste cloitré dans l’intime au point d’oublier ce qui se passe autour de lui. Il ne remarque pas alors que, de l’autre côté des stores descendus de la fenêtre de la chambre où l’on fait l’amour et où l’on regarde des films néoréalistes de réalisateurs italiens, des soldats se mettent en rang, organisent des phalanges... Quelque chose d’horrible se met en marche sans que cet homme, aveuglé par le confort de sa vie intime, ne le voit. Il va siroter son thé parfumé et il n’aura pas mal lorsque quelqu’un criera du dehors : « Mort au poète, mort au pédé ! ». Ce sont ces angoisses qui ont été le moteur de mon roman.

Dani : Le sous-titre de votre roman est « Ou comment la guerre n’oublie pas ses élèves », mais la question est de savoir comment les héros du roman, ainsi que tous les citoyens de Bosnie-Herzégovine en général, sont désormais en proie à l’oubli ?
N.H. : L’amnésie se répand comme la peste. À force de vouloir nous résigner à la vie quotidienne, nous essayons de détruire la mémoire de la guerre. C’est un peu compréhensible, mais pas vraiment, car les souvenirs d’un évènement si épouvantable doivent être expliqués et assumés. Cela peut commencer par une discussion dans un café jusqu’à une théorisation au sein des chaires universitaires.

Après la guerre, j’ai souvent fait le même rêve qui, ces derniers temps, heureusement, revient plus rarement. Au fil du temps, j’ai découvert que ce rêve ne se répétait pas seulement pour moi mais également pour de nombreux autres bipèdes. Et ce rêve ne revient pas seulement à ceux qui ont survécu à la guerre en Bosnie. C’est le rêve dont parle Primo Levi. Il se présente à peu près comme ceci : je suis assis dans une pièce et je m’adresse à mes amis et à mes parents. Je leur parle d’Auschwitz, de ce que j’ai vécu et eux, ils tournent la tête et parlent d’autres choses. Ils agissent comme s’ils ne m’entendaient pas et, quoi que je dise, que je hurle, ils m’ignorent. Primo Levi parle de ce rêve qui se répète non seulement pour lui, mais également pour de nombreux rescapés de la Shoah, ces bienheureux (si j’ose m’exprimer ainsi...), qui ont survécu au génocide perpétré sur les juifs. Certains de mes amis, qui étaient dans les tranchées de la région de Grabež et « balançaient » des bombes, m’ont aussi parlé de ce rêve.

Dani : Dans le roman, vous concentrez votre attention sur les personnes atteintes et les victimes potentielles du SSPT [2]. Pourquoi affirmez-vous qu’en raison de la guerre, de plus en plus de personnes sont condamnées au mutisme du fait de la censure ?
N.H. : Les personnes qui ont survécu à la guerre, et qui ont beaucoup à dire à ce sujet, devraient s’autocensurer afin d’épargner aux « âmes sensibles », qui n’ont aucune envie d’écouter, une migraine bénigne ?! C’est un problème, en particulier pour les jeunes générations baignées d’idées d’individualisme extrême venues d’Occident. Ces nouvelles générations pensent que les sujets politiques n’ont pas besoin de faire partie de la conversation quotidienne. Ainsi se réalise le terrible présage de Kundera, de la jeunesse « brutale, cynique et mauvaise » qui n’est prête à rien d’autre qu’à « l’accouplement et à la mise à mort ». Nous assistons à la création d’un contexte dans lequel le débat sur la guerre n’est pas socialement correct. Une telle situation, débordante d’insensibilité, découle de l’aporie politique et éthique créée par les Accords de Dayton. Il s’agit d’un jeu cynique : la guerre n’était-elle qu’un simple conflit de tribus sauvages ou s’agit-il de l’agression d’un pays voisin qui a généré le conflit en Bosnie-Herzégovine y poussant ses habitants à un conflit cataclysmique ? Les racines de cette relation ignorante face à la guerre proviennent peut-être du fait qu’une histoire banale et intime, une expérience ou des souvenirs de l’état de siège – le siège de Bihać, Goražde, Mostar, Sarajevo – peuvent entraîner un débat éthique et politique très profond auquel nous ne souhaitons pas être confrontés.

Dani : Rares sont les œuvres à caractère humoristique, en particulier lorsqu’il est question d’un thème sombre. Comment avez-vous atteint cette dimension dans votre roman ?
N.H. : L’un de mes écrivains préférés est Rabelais, romancier et médecin français qui, dans son roman Gargantua et Pantagruel, à travers le prisme de la satire et du fantastique, a montré le bonheur et le malheur de son époque. J’aime le brio satirique qui, chez moi, est en lointaine parenté avec celui de Rabelais. Je ne le crée pas intentionnellement, il n’est pas programmé, il m’échappe. Lorsque j’écris de la fiction à la troisième personne, ce qui induit une « pénétration légère » dans les personnages, j’ai de nombreuses possibilités, lorsque je sors de la tête du personnage, pour décrire la réalité en y apportant mes propres valeurs. Cela m’offre la liberté d’enrichir le récit par des éléments satiriques et humoristiques se rapportant à notre très belle réalité. Houellebecq a dit un jour que l’humour ne sert à rien. Qu’est-ce qui compte pour le reis Cerić, pour Milorad Dodik ou tout autre manipulateur politique ? Que je ris ou non, ou que je réjouisse mes lecteurs en leur parlant d’une Renault qui se comporte comme si elle était accro à l’héro ? Ce qui intéresse ces personnes désagréables, imbues de puissance et avares de sentiments pour les valeurs de la liberté, est de savoir s’il existe des contre-courants politiques qui pourraient porter atteinte à leur pouvoir. Il ont peur de cela et l’humour est une flèche percutant leur armure. L’humour se saisit de la sphère privée et il est important dans la littérature satirique mais quel est son pouvoir dans l’engagement politique ? La connaissance est, elle, plus importante dans la lutte politique, car elle représente justement une forme de liberté. L’humour – et c’est en cela que se trouve son inestimable pouvoir – peut ouvrir des portes pour acquérir de nouvelles connaissances.

Dani : Dans quelle mesure le roman est-il pénétré de souvenirs, de nostalgie du passé – des années 1980 ?
N.H. : En lisant mon roman, mon frère m’a dit que j’avais écrit sur la nostalgie d’une époque qui n’avait jamais été vécue et qui, je me le demande, n’a peut-être jamais existé. Les années 1980 ont été touchées par une crise économique mais, sur le plan culturel, à cette époque en ex-Yougoslavie, la prospérité régnait. Comment cette ère joyeuse s’est-elle terminée ? Comme lorsque le contenu d’un stylo touche à sa fin : c’est à ce moment que l’encre bave le plus : vous avez alors l’impression qu’il en reste encore beaucoup. Voilà à quoi ressemblaient les années 1980, qui ont commencé avec des réjouissances mêlées à des hurlements et qui ne se sont terminées qu’avec des cris et des pleurs. Bien sûr, de nombreuses personnes qui ont vécu leur jeunesse à cette période n’aiment pas se la remémorer car cela leur donne des crampes d’estomac. Il s’agit d’un temps qui n’a pas été vécu jusqu’au bout, qui n’a pas bénéficié d’une maturité stable et d’une paisible vieillesse, mais qui a été interrompu par surprise, brutalement, dans le sang, le désespoir et la honte.

Traduit par Eléonore Loué-Feichter

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[1] hobbesien : du nom du philosophe anglais Thomas Hobbes
[2] SSPT : Syndrome de stress post-traumatique