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UN EXTRAIT DU ROMAN
"A PROPOS DE BARBECUE ET DIVERS TROUBLES"


SUR L’IMPUISSANCE

      Je n’ai senti une sorte de maturation en moi, je crois, qu’en quatre-vingt-quatorze. À cette époque, mon frangin s’est tiré de Mrkonjić-Grad, et moi, on m’a appelé pour le travail obligatoire. J’ai alors discerné, dans mon for intérieur, un composant nouveau, bien que je ne puisse pas, même aujourd’hui, ni le nommer ni le décrire précisément. La seule chose dont je sois sûr, c’est de quelques traits : ce quelque chose est, en effet, lourd et fort comme un hippopotame. Cette année-là, où j’ai atteint mes quinze ans, les circonstances qui m’entouraient me sont devenues beaucoup plus claires. En fait, je veux croire qu’elles le sont devenues. Mais j’ai peur de n’avoir pénétré que dans un soupçon de la vérité, même maintenant, après neuf printemps vite passés. J’ai beau me barber moi-même avec cela ainsi que quelques autres, Mirela notamment, c’est toujours un résidu qui demeure, une suie qui ne se laisse pas nettoyer.
       Dès que je m’efforce de disséquer ce que j’ai subi, d’atteindre les causes ultimes, ma bouche commence à se dessécher. La seule pensée des guets-apens d’Uroš m’éloigne du cocon chaud que je me suis tissé. Comme si je refroidissais. S’empare de moi une sensation d’être isolé de mes amis, des gens, des êtres vivants ou inanimés, de tout. J’éprouve alors un désir fervent de regarder la télévision, de me gaver de séries et d’émissions de  téléshopping, de Pokémon, de matchs, de clips vidéo, jusqu’à ce que mes yeux s’éliment. Le zapping est un repos pour l’âme : une aise discrète se répand dans mes jambes, les cuisses surtout. Ces derniers temps, des sermons enflammés d’un téléprédicateur me ragaillardissent. Ce bonhomme, nommé Creflo A. Dollar, me fait rire bien que ces prêches soient mortellement sérieux et que le public verse des larmes en l’écoutant commenter des fragments de la Bible.
       Je ne cesse pas de me dire : pas de quoi me plaindre et frimer d’être une victime. D’autres en ont bien bavé, mais ma famille s’en est joliment tirée : nous avions de la viande, que je mangeais toujours à cette époque, il y avait aussi du lait et des légumes, et, par-dessus tout, ma famille est restée au complet. Sauf mon grand-père.
      J’étais inquiet, certes, parce qu’on expulsait les Musulmans et les Croates de Mrkonjić-Grad. J’avais cependant parfait la manière de voir comme une image floue ce qui était effroyablement évident. Il était plus facile de vivre ainsi. J’avais plusieurs copains serbes qui allaient à la même école que moi. Personne parmi nous n’était majeur, nous n’étions pas encore mûrs pour faire notre service militaire. De temps en temps, nous nous réunissions dans un appartement ; en écoutant, avec du Vinjak et de la bière, la musique d’une platine-vinyle, nous jouions à qui peut déchiffrer la guerre. Nous ne nous y enfoncions pourtant jamais trop – ceci allait de soi. Et il y avait aussi des nuits où j’oubliais complètement que la guerre se passait quelque part au dehors : j’écoutais Peter Tosh, mes copains étaient soûls, quelqu’un s’en allait en titubant dans la ville, y faisait la pagaille, puis rentrait et racontait ce qu’il avait fait.
       A l'été mille neuf cent quatre-vingt-quatorze, mon frangin nous a menacé de se suicider. Il gémissait auprès de notre père. Dieu sait ce qu’on lui faisait, il n’en parlait jamais. C’était déjà en quatre-vingt-douze qu’on l’avait attelé au travail obligatoire. La guerre l’a surpris juste au moment où il finissait son école secondaire. Il était à point pour son service militaire, ses amis serbes ont été déjà mobilisés, alors que lui, il est tombé dans un passage à vide. Au lieu de l’envoyer à l’armée, on l’a rangé parmi les requis du travail obligatoire qu’il devait abattre presque chaque jour. Le matin à sept heures, on le transportait dans une forêt où il coupait du bois dans le froid. Le soir, on le ramenait chez lui, trempé, sale, consumé. Il n’a jamais prononcé un seul mot sur l’ambiance dans laquelle se déroulait cette corvée mais j’ai appris plus tard les brimades qu’il y subissait. Il mangeait en silence, d’un regard vide ; éreinté, il ne faisait que se coucher tout de suite. Il a perdu son aplomb notoire. Après de longs mois de drill, il s’est mis à geindre devant notre père : « Je dois m’en aller d’ici. Si je ne me tire pas au cours de ce mois, je vais me tuer. »
       Notre vieux a vendu un agneau et emprunté un peu de monnaie au frère de notre mère, marié avec une Serbe dont le père travaillait en Allemagne. Tout cet argent, il l’a réservé pour mon frère qui s’est caché quelques jours chez son oncle et sa tante à Banja Luka. Il n’osait pas sortir de l’appartement en attendant l’appel d’une certaine agence intitulée Soleil. Celle-ci l’a fait rejoindre un convoi et l’a transporté par la rivière Sava – tout cela pour une somme assez coquette. Sur l’autre rive, il a embarqué dans un autobus en direction du camp de rassemblement de Gašinci. Plus tard, il a émigré en Norvège, dans une petite ville paisible d’où il n’a plus bougé. Embauché comme serrurier et soudeur, il s’y est avéré un artisan assidu et fiable. Il est très estimé, bien payé, il m’envoie des sous.
       Je suis resté à Mrkonjić-Grad. J’essayais d’y gagner quelque argent en cultivant des vers de fumier sur notre propriété de grande taille qui renfermait même un coteau et un vallon. Dans les années d’avant-guerre, là-bas, à Kamenica, les Serbes des villages voisins y construisaient leurs maisons à profusion tandis que les Musulmans n’y étaient que peu nombreux. Cela nous donnait un certain avantage : des maltraitances saisonnières nous rataient, lorsque, avant une offensive, l’armée s’attardait dans la ville ou passait par là. Les soldats s’attaquaient aux quartiers où il y avait plus de proies : Imamovac, Rika, Donja Mahala… Ils contournaient Kamenica car elle était considérée comme serbe. L’approximation statistique nous a épargnés beaucoup de malheurs.
       Nous avions deux vaches, deux bœufs, une douzaine de moutons et un peu de volaille. Sur les pentes du vallon poussaient des cerisiers, de grands cerisiers, une douzaine de noyers gigantesques et, bien sûr, des pruniers. J’élevais des vers de fumier pour produire de l’humus. Mon père voulait que cela fût son hobby, mais il m’en a bientôt cédé l’élevage. En l’accompagnant, j’ai appris comment installer une toile de protection, combien de fois il fallait donner du fumier aux vers, comment doser l’eau, combien de soleil il était nécessaire… Je ramassais l’excrément expulsé par les vers, je le séchais, criblais, emballais afin de le vendre en tant qu’humus pour vingt schillings par sac de cinq litres. J’avais des clients habitués, des dames âgées – cultivant et aimant les fleurs – à la porte desquelles je venais.
       Jusqu’au début de la guerre, mon vieux travaillait comme ouvrier dans une fabrique de vis. Avec les premières purges dans les entreprises, il a été renvoyé ; ce qui l’a forcé à se concentrer sur l’agriculture. Même avant cela, il était connu à la ronde en tant qu’excellent faucheur. On l’invitait à faire les foins ou à labourer dans les villages avec nos deux bœufs. Puisque le travail obligatoire lui enlevait du temps, nous allions aux labours lorsqu’il était libre, le plus souvent pendant les week-ends.
       Je me mettais à tous les boulots qui pointaient leur nez. Un jour, au cours des grandes vacances, je débarquais avec un copain des sacs de farine pour un patron de P. M. E. : un camion se garait devant un magasin et nous bossions du matin au soir. Robustes et forts tous les deux, nous avons transporté dix tonnes de farine chacun en trois jours. À ce moment-là, quelqu’un m’a sans doute vu ployer sous les sacs, s’est rappelé que j’existais et m’a dénoncé.
       Après deux semaines, j’ai reçu une convocation au travail obligatoire. Chaque matin nous devions nous pointer devant l’immeuble de la police, d’où l’on nous transportait jusqu’à une usine à béton. Avec moi, il y avait aussi deux mecs, frangins, un peu plus âgés que moi. Je me souviens de certaines bouilles de cette époque, des jeunes gens qui besognaient avec moi, du chauffeur, des contremaîtres qui nous surveillaient. Une mégère nous disposait selon nos tâches quotidiennes. Je me souviens bien d’elle aussi, bien que je ne l’aie vue que deux fois. Divorcée, bureaucrate, fruste, aride. Elle avait persuadé son propre fils de s’inscrire à l’école militaire – voici comment elle était. C’est elle que je voudrais rencontrer un de ces jours pour lui dire deux mots.
       Nous arrivions à notre destination tôt le matin, avant les premières chaleurs. Il nous avait été ordonné de décharger d’une centrale de béton trente-huit tonnes de ciment. Le moteur de celle-ci était tombé en panne, mais heureusement celui du tapis roulant fonctionnait. Nous nous glissions dans une profondeur de deux ou trois mètres, nous y tirions du ciment avec des truelles et en remplissions des seaux avant de les mettre sur le tapis roulant. Cette substance, nous l’emballions dans des sacs de nylon de cinquante kilos chacun, pendant que l’un de nous les pesait et les ficelait avec un fil de métal. Au moyen d’un car à fourche, nous les rangions sur une pile au-dessous de l’auvent. Pour ne pas respirer tant de poussière, nous couvrions nos bouches et nos nez avec des chiffons.
       Notre masse de travail était – autant que je me souvienne – deux tonnes par jour, de telle sorte qu’on nous laissait rentrer chez nous à une heure de l’après-midi au plus tard. Des camions roulaient vers la montagne de Manjača, une route là-bas était en construction et c’est pourquoi ils transportaient du sable de la zone de l’usine à béton.Je grimpais sur ce poids lourd et me faisais amener à Balkana pour y prendre un bain. J’étais tout poussiéreux de la corvée, souillé, couvert de sueur, en tenue de travail, portant mes gants dans mon sac à dos. J’arrivais là au petit lac et les gens se fichaient de moi, personne ne voyait rien de particulier à ma présence. Depuis longtemps, mes copains me considéraient sous l’angle de ma position spéciale, celle du Musulman dans leur ville à eux, du « seul Musulman dans la classe ». J’en suis sûr, ils n’étaient pas indifférents au fait que je tirais, avec une truelle, des tonnes et des tonnes de ciment et de je ne sais quoi encore, tandis qu’ils se dépensaient à la campagne, se baignaient, picolaient en jouant de la guitare et en chantant des tubes du groupe de rock Galija. Quoi que cela les tenaillât, je n’ai jamais entendu d’eux un mot de consolation qui n’aurait pas été banal.
       Reste encore gravé dans ma mémoire un moment où un sac surchargé, à l’usine à béton, est tombé de mes mains : il s’est étalé par terre et tout le contenu s’en est répandu. Le contremaître, mon voisin de Kamenica d’ailleurs, a poussé une telle gueulante qu’on aurait pu croire que ce n’était pas un sac mais lui qui m’était échappé. Cependant, il n’a tapé personne, il ne faisait que s’égosiller et jurer. Je n’ai pas retenu tous les mots qu’il avait prononcés mais il faut  reconnaître qu’il était conséquent d’une certaine manière : il ne nous insultait pas « selon les critères ethniques ». Cette scène s’est inscrite dans mes souvenirs : tu es claqué, ton dos craque de fléchissements, tout te démange à cause de la poussière et de la sueur, et ensuite un complexé aboie contre toi parce que tu n’as plus d’énergie pour porter un sac. Sa femme est morte après la guerre. Mon vieux dit qu’il éprouve des regrets pour lui : il était notre voisin, sa femme est morte jeune et patati et patata. « Pourquoi putain tu te sens obligé de me raconter tout ça ? », le coupé-je. « Je dois à présent regretter sa femme? Avait-il des regrets pour moi quand je turbinais pour lui ? »

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Traduit du bosnien par Nihad Hasanović
Relecture : Gilles Kraemer

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